Samedi 14 Novembre 2015, 8h30

Après un moment de tendresse avec nos deux filles et un réveil tout doux et plein d’amour, nous nous sommes levés, avons préparé le petit déjeuner et par habitude allumé notre radio. Petite C chantait ses comptines, petite S faisait ses vocalises, mais au bout d’un moment avec mon grand C nous nous sommes regardés, nous avions du mal à comprendre ce que la radio nous envoyait. Montant le volume, nous avons demandé à nos deux petites un moment de calme, car il nous semblait important d’entendre les journalistes pour détruire ce que nous pensions être un malentendu, au sens littéral. Nous avions bien entendu, et mon ventre s’est noué, et je regardais mes petites, et j’ai regardé dehors, le jour et la brume se levaient de façon fabuleuse sur Fourvière, c’était magnifique, j’ai photographié et j’ai pleuré.

Lorsque ce genre d’attentats, ou autres horreurs sont perpétrés loin de chez nous, mon sang se glace et mon empathie gèle ma bonne humeur pour plusieurs heures, plusieurs jours parfois (les femmes comme arme de guerre), mais finalement je ne suis pas changée littéralement en quelques minutes. J’ai toujours le fantasme de me dire que si j’avais le cran, si je n’étais pas maman, j’irai là-bas, dans cet ailleurs terrifiant, photographier l’humanité résistante pour apporter mon témoignage, car c’est aussi le rôle des photographes. Cela reste toujours de l’ordre du fantasme.

Cette fois-ci, chez moi, je n’ai pas pensé du tout à prendre le train pour aller photographier, parce que c’était chez moi, ma capitale, mes terrasses de café, mon Paris coquet, cultivé et ma normalité. Plus de projection ou de fantasme possibles.

Je ne sais trop que faire, quelques idées germent dans mon esprit, mais je me sens malheureusement impuissante. je ne vais bien sûr pas rééduquer ces gens, je ne vais pas leur apprendre le bonheur de la vraie vie, l’importance de la culture, des plaisirs simples et des sourires autour d’un verre de vin. Qui sont-ils, ces diaboliques, ces psychopathes, ces âmes perdues ?

Je pense (et je ne peux faire que ça car j’évolue et vis dans un milieu privilégié, éduqué et curieux) que trop de gens, en France et ailleurs, manquent de spiritualité (la vraie, celle qui élève les âmes vers une paix et un art de vivre de tolérance et d’ouverture), manquent d’idéaux, de connaissances et d’amour pour en finir de cette façon. Je suis inquiète, car à mon sens nous sommes au début d’un période trouble pendant laquelle nous vivrons d’autres attentats comme celui-ci, ou plus terribles, et ces gens-là sont capables d’horreurs qu’il est même difficile d’imaginer.

Je me sens touchée également en tant que femme, car bien évidemment ma coquetterie, mes amitiés, mon indépendance et ma façon de vivre font de moi ce que leurs idées veulent détruire. Je me sens touchée en tant que maman, je refuse que mes enfants aient peur, je refuse qu’ils aient une vie fermée. Comme nous tous, je ne vais rien changer, je vais continuer, peut-être plus encore, à chercher la poésie dans les moindres recoins, lire, voir des expos, m’abreuver de toutes ces nourritures que ces gens-là voudraient nous retirer.

Je sens la gangrène là, toute proche, et tant pis pour elle, elle n’ira pas jusqu’à moi. Je me suis souvent demandé, notemment en visionnant un documentaire faits de videos amateurs en Syrie entre 2011 et 2013 comment les gens faisaient pour continuer à vivre dans de telles conditions. Où mettre la limite entre le supportable et l’invivable quand les ennuis commencent ? A quel moment faut-il réagir pour de vrai et faire quelque chose concrètement, et faire quoi ? Ces questions me taraudent.

Je vous conseille de chercher à voir le documentaire « Djihad 2.0 », un autre documentaire dont j’ai perdu le titre (si quelqu’un l’a merci de me le donner) réalisé par un anglais sur son frère converti et radicalisé en 6 mois, en deux tomes, et évidemment lisez l’oeuvre de Yasmina Khadra qui lui sait de quoi il parle, le fait avec beaucoup d’intelligence, une écriture raffinée et poétique. Surtout « l’attentat » bien sûr et « les hirondelles de Kaboul » . Et gardons tous bien en tête que ces détraqués ont beau se réclamer de la religion musulmane, ils ne sont rien, n’ont aucune religion, ne croient en rien d’autres qu’au sang et à la douleur, et fuyons au plus vite les amalgames et catégorisations.

Pour le moment je ne sais faire que ça, vous faire part de ma façon de voir, mais je suis sur le pont et j’attends, mes sens en éveil, à l’écoute, aux aguets.

2 commentaires

  1. Bonjour Marie
    Amie de votre maman , j’apprécie votre travail poétique et talentueux.
    La photo de Fourvière m’est très familière j’ai habité dans le quartier St Jean face à l’imposant édifice.
    Vous ne pouviez pas trouver illustration plus évocatrice du sentiment éprouvé
     » Un linceul vaporeux enveloppe ainsi nos coeurs et nos cerveaux d’un linceul vaporeux
    et d’un vague tombeau »
    Très chaleureusement Mme mouchet

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