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Saint Paul prison en Friche

Saint Paul prison en Friche

Dans ce lieu chargé d’ondes, devant les murs et derrière les barreaux et barbelés pour quelques toutes petites heures, il m’était permis de sortir et rentrer dans les cellules, déambuler dans les couloirs, arpenter les salles dont l’usage passé restera pour moi un mystère.
Un monde étrange s’ouvrait et j’étais là, sans guide ni parole, à chercher un je ne sais quoi de trace ou de discours, comme pour arranger ce que j’imaginais. Le monde carcéral est dur, cruel, c’est une punition. Mais devant les dessins de Titi ou les photos de motos découpées dans les magazines, j’avais parfois l’impression d’être dans la chambre de jeunes adolescents, et je me suis alors demandé ce qui avait poussé tous ces «pensionnaires» à atterrir ici. Quels méfaits, quels crimes, quelles violences ? Les traces, les écailles de peinture, le vent dans les fenêtres, les portes à terre pourraient-ils m’en parler ?

Je cherchais aussi un rapport entre l’intérieur et l’extérieur ; Comment depuis l’intérieur percevoir cet extérieur devenu soudain si lointain. Comment tenter de fuir la violence de cet enfermement en cherchant toujours à se projeter loin au dehors, quitte à se heurter une fois de plus à des murs, à déchirer le regard sur des barbelés ou n’apercevoir que le filet de lumière dispensée par la fenêtre. Comment est ce possible de «prendre du recul», au figuré comme au propre, lorsque l’espace se restreint et le regard est toujours heurté et chahuté. En tant que photographe la prise de recul est une notion prégnante, indissociable de l’oeil ou de la technique, ici aussi au sens propre et au figuré. A la prison Saint Paul, rien n’est jamais lisse ou dégagé, même pas le ciel au dehors, les lignes se croisent et s’entrechoquent.

Enfin, lors de cette séance de prise de vues une autre particularité a influencé ma recherche : j’étais enceinte, à trois jours de l’accouchement (sans le savoir je sentais que le bébé arrivait), et cette session de prises de vues était pour moi la dernière, très forte, avant longtemps. J’avais expliqué et demandé à mon bébé de rester calme et de me laisser faire, et tout au long de cette visite qui aurait pu être extrêmement lugubre, je communiquais avec ce petit être, pleine d’espoir et de bonnes intentions. Je suis persuadée que cela a beaucoup joué sur mes photographies, imaginées depuis déjà quelques mois, il me semble avoir eu un regard compatissant et chargé d’espoir.

Architecture de l’intervalle – Robert Pujade

Désaffectée depuis 2009, la prison de Saint-Paul, dans le quartier de Perrache à Lyon, a fait l’objet de nombreux débats, d’une part pour sa préservation en tant que monument historique et, d’autre part, pour ses conditions d’insalubrité et de détention scandaleuses. La visite photographique de Marie Bienaimé intervient dans ce lieu vide et abandonné, en attente de rénovation et de transformation.

Si les images qui composent la série Le Ciel est par-dessus le toit ne relèvent pas à proprement parler du reportage, elles marquent cependant une attention aux détails des intérieurs délabrés qui la rapproche de l’enquête. Plus précisément, il s’agit d’une lecture du lieu, si l’on prête à ce mot de lecture sa signification originelle qui désigne un acte prise d’indices (λετα). Ainsi, on devine l’exiguïté des cellules et des couloirs à travers la prédominance des plans rapprochés : la surface de ces ergastules fournit peu de recul pour la prise de vue et, en jouant avec cette contrainte, la photographe nous plonge dans l’univers visuel des prisonniers. Du bâtiment lui-même on perçoit surtout la peinture écaillée des murs anciennement blanchis, les grilles régulant les passages dans les couloirs et les petits vasistas haut-perchés destinés à faire entrer un peu d’air et de lumière dans les cellules encombrées.

Quelques images marquent un arrêt sur ce qu’il reste des dispositifs anti-évasion : l’entrecroisement de barreaux inamovibles sur les ouvertures, d’énormes serrures soudées plutôt que vissées aux grilles et le ciel des cours quadrillé de câbles d’acier pour empêcher une fuite par les airs.

L’idée de l’évasion est perceptible à partir de quelques signes laissés par les détenus, comme par exemple cette double page d’un paysage de campagne printanier scotchée sur un mur comme une fenêtre ouverte sur l’extérieur ou cette photo de nu assis sur une chaise arrachée à un quelconque Playboy. A l’entrée d’une geôle, un graffiti de Titi, héros d’une escapade perpétuelle pour échapper aux griffes de Grosminet, prend dans ce contexte tragique la valeur d’une pièce d’identité. Mais les traces les plus impressionnantes laissées par les prisonniers sont celles qui indiquent leur conscience de l’enfermement. En premier lieu, des dates griffonnées çà et là sans qu’on sache s’il s’agit d’un jour d’arrivée, d’un départ prochain ou d’un anniversaire : elles restent comme des points de repère dans ce qui fut une maison d’arrêt du temps. A cet égard, plus encore que l’espace carcéral, c’est la temporalité propre à la détention que mettent en évidence les instantanés de la photographe. La détention n’est autre qu’une condamnation à ne vivre que le temps hors du temps, entre vieillir et gésir, dans un intervalle qui devient obsessionnel par manque d’espace et d’intimité. Aussi est-il significatif que Shrek, dont la vie se passe à croupir dans un marais, fasse partie des figurines photographiées dans les cellules.

Le regard de Marie Bienaimé ne réitère pas celui qui planait sur des solitudes séquestrées dans une architecture où la transparence servait la gestion du pouvoir. De façon indirecte, elle en saisit l’omniprésence pesante à partir d’indices comme cet œil ouvert dessiné en noir sur un mur blanc ou cet autre placé au creux d’une main qui rappellent symboliquement que l’architecture de ce bâtiment, conçue au 19ème siècle selon un plan panoptique, était destinée à une surveillance totale et complète à partir d’un seul point de vue.

Cette série de photographies conservera la trace d’une période de transition : le bâtiment, partiellement conservé et rénové, devrait être reconverti en campus pour l’Université Catholique de Lyon. De la rééducation − intention majeure de l’invention de la prison − à l’éducation, la différence n’est pas si grande et c’est pourquoi, au 19ème siècle, on considéra les architectures des institutions carcérales et éducatives comme interchangeables. Dans les deux cas, elles sont appelées à favoriser la rédemption des individus. C’est ce qui transparaît à travers les petits détails recueillis par Marie Bienaimé : cette bâtisse était vécue par ses habitants comme un enclos du temps, tout le temps qu’il faut endurer, dans un intervalle interminable et ravageur, pour apprécier le sens de la vraie vie, celui qu’un détenu avait inscrit en majuscules sur l’un des murs de Saint-Paul : Liberté, Bonheur, Tranquilité (sic).

Robert PUJADE

Photographies réalisées à la prison Saint Paul, avant les travaux de réhabilitation, automne 2012.

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