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Traces : Déambulations dans les cimetières

Traces

Je n’ai pas vu le défunt, imaginé seulement les yeux fermés, le visage, la chair.
A quoi pouvait ressembler le mort ?
Quand on sait qu’on ne saura jamais, le vide devant se forme, à l’infini.

Les jamais sont rares. Celui-ci est brutal, violent. Il n’y aura plus jamais de dialogue, de geste, plus jamais. Depuis, parfois, un sentiment, une présence, un quelque chose dans l’air, une émotion forte giflante et fulgurante.
Absence jamais comblée, jamais remplacée.
Mes premières balades dans les cimetières furent loin de ces considérations tristes et malheureuses, bien au contraire. La sérénité des lieux, le calme, la vie qui s’y déroulent, contre toute attente, convoquent un peu toutes les âmes, alors peut-être y trouvé-je mon propre mort, peut-être pas. Il y a tellement de choses à dire aux morts que les vivants ne comprennent pas. Les morts savent, acceptent.

Le cimetière, la tombe, la sépulture marquent le passage du mort sur cette terre.
Quand la tombe elle-même part en écailles et décrépitude, que se passe-t-il ? D’un point de vue matériel, le cimetière et la tombe, dans notre culture, marquent
concrètement la mort chez les vivants. Que se passe-t-il pour nos morts lorsque les vivants oublient la pierre et les fleurs ? Que se passe-t-il lorsqu’à l’inverse on vient s’épancher, régulièrement, sur leur sépulture ? Pourquoi d’un seul coup le passage à la mort regroupe tout le monde quels que soient le statut social, l’origine culturelle, la génération ? Nos morts. Le décès offre un statut où nous sommes tous rassemblés,
égaux, identiques. D’où peut-être la croyance en la vie après…. tellement rassurante lorsqu’on y pense.

Sans doute vais-je chercher ces dialogues de seconde vie. J’apprécie la quiétude, les oiseaux, les plantes et les Christ qui se meurent eux-mêmes. Je regarde la pierre qui, elle aussi redevient poussière…le bronze s’use et se dépiaute, le marbre s’érode, le granit se brise, les plantes poussent et font leur place. Les vivants laissent trace, les vivants offrent aux morts. Quelle responsabilité…

On garde le cimetière au loin, on l’évite, on en fait le tour. Le tabou de la mort ? Du deuil ? Celui de la disparition ? A-t-on le droit de pleurer ou d’être malheureux aujourd’hui ? On ne porte plus vraiment le deuil sur soi, pourquoi ? Il s’agissait d’un code, facilement reconnaissable, on affichait on assumait. Peut-être la crainte de l’afficher trop longtemps, la peur de rester «bloqué en tristesse», comme une habitude dont il est difficile de se défaire, nous ont conduit à l’oublier lui aussi.

La mort d’un proche est le début d’un bout de la vie des restants, parce que tout bascule, et tout change à partir de cette disparition. La mort fait partie des rares
évènements vraiment importants de la route de chacun, qui changent tout ou presque, après lesquels rien n’est comme ce fut.

Quelques minutes, dans ses draps, sur son lit, seule dans la maison, à respirer son odeur que je savais bientôt disparaître à jamais. Je me souviendrai toute ma vie de ce moment de recueillement, seule dans la maison. On est seul toujours, face à la mort de l’autre, chacun doit reprendre sa route. Tous mes sens en éveil, très concentrée, garder le souvenir, quelle importance, de cette odeur, du doux des draps sales, de la vue depuis son lit, la lumière qui entrait. Coucher quelques mots importants qui venaient, sur le papier, avec les yeux, le nez, les oreilles, grand ouverts, les doigts palpant ce qui m’entourait, ce qui restait encore un peu là, cellules de peau, cheveux, les lunettes de vue. Tout ceci tel quel, qui ne tarderait pas à être rangé, lavé, donné, jeté… dejà plus le corps, bientôt plus rien, trop peu, de ce qui caractérisait la présence de ce corps en vie.

Il me fallait garder sa trace, suivre une trace, chercher sa trace, tracer une nouvelle route.

Pour lire le dossier complet c’est ici : Traces-presentation

Cette exposition a été commandée par La Ville de Lyon à l’occasion du bicentenaire du cimetière de Loaysse et exposée dans le parc de la passerelle des Quatre Vents.

Le jour de l’inauguration du Bicentenaire du Cimetière de Loyasse une journaliste de Lyon capital est venue m’interviewée, sur place. Céline Eyraud, qui travaille à la direction des cimetières et est à l’origine des festivités du bicentenaire, intervient la première et vous présente rapidement Loyasse. Malheureusement le format de l’entretien ne permettait pas de la laisser parler des heures et nous raconter toutes les histoires, croustillantes ou pas, qu’elle connaît. Pour ma part j’apparais à 2minutes.

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